Au Maroc, le français est plus qu’une langue. C’est un gardien, un filtre social et un marqueur de classe. Il décide qui a accès à une éducation de qualité, qui est embauchée, qui est entendue – et qui ne l’est pas. Plus de six décennies après l’indépendance, le héritage de la langue française n’est plus seulement colonial. C’est structurel. Il est internalisé. Et c’est hégémonique.
Le français a été introduit au Maroc sous le protectorat colonialimposé comme le langage de l’administration, de l’éducation, du droit et du prestige. Mais sa domination ne s’est pas terminée en 1956.
Au lieu de cela, il s’est transformé en un ordre postcolonial dans lequel les élites francophones ont conservé l’accès au pouvoir, tandis que les citoyens arabo et magnétiques ont été relégués aux marges. Aujourd’hui, la maîtrise du français détermine toujours qui progresse dans les universités du Maroc, qui prospère sur son marché du travail et qui participe à sa vie économique et politique.
Ce n’est pas seulement un problème linguistique – c’est un système social et économique. Le français fonctionne comme ce que le sociologue Pierre Bourdieu appellerait une forme de capital linguistique: une ressource qui accorde à ses détenteurs l’accès à un pouvoir symbolique et matériel.
Au Maroc, cette capitale n’est pas également distribuée. Les enfants de familles francophones, urbaines, de classe moyenne ou supérieure ont accès à des écoles privées, à des diplômes internationaux et à des carrières lucratives. Pendant ce temps, la grande majorité des Marocains – éduqués dans les écoles publiques où l’arabe est le principal moyen – sont confrontés à des obstacles systémiques lorsqu’ils sont confrontés à un français dans l’enseignement supérieur et le marché du travail.
Un système de caste linguistique
Les résultats est un système de classe linguistique. La capacité de réussir est liée non pas à l’intelligence ou au mérite, mais à la proximité d’une langue coloniale. Ceux qui parlent français sont considérés comme «cultivés», «modernes» et «qualifiés», tandis que ceux qui ne sont pas souvent considérés comme moins capables – quelle que soit leur compétence réelle. C’est une forme de violence symbolique qui dévalue des populations entières en fonction de leur origine linguistique.
Les défenseurs du français soutiennent souvent qu’il s’agit d’une «fenêtre sur le monde» – un outil de croissance économique et de diplomatie internationale. Mais ce récit obscurcit la réalité plus profonde: le français n’est pas simplement un pont vers le monde, mais un mur à l’intérieur. Il divise la société marocaine le long de la classe, de la géographie et de l’histoire. Il perpétue les inégalités en plaçant un fardeau linguistique sur la majorité des citoyens, qui doivent naviguer dans un système non construit pour eux.
De plus, le français n’est pas une langue neutre au Maroc. Il est soutenu par les réseaux internationaux – notamment l’organisation Internationale de la Francophonie (OIF) – qui favorise la langue comme un outil de soft power. Les élites francophones au Maroc sont souvent les interlocuteurs des gouvernements étrangers et des sociétés multinationales, renforçant un modèle de développement et de gouvernance qui privilégie les langues étrangères, les systèmes éducatifs étrangers et le capital culturel étranger. En ce sens, le français fonctionne comme un mécanisme d’alignement géopolitique – celui qui limite la souveraineté linguistique du Maroc et l’autodétermination culturelle.
Rien de tout cela n’est un argument contre le multilinguisme. Le Maroc est fièrement multilingue, et la coexistence de l’arabe, de l’Amazigh, du français et de plus en plus anglais est un fait. Mais le problème réside dans la hiérarchie. Tant que les Français continuent de dépasser l’arabe et le stade amazie dans la science, les affaires et la diplomatie, la promesse d’une égalité linguistique restera creuse. La langue doit être un pont – pas une barrière.
Il est temps de repenser l’avenir linguistique du Maroc. Non pas en interdisant le français ou en refusant son utilité, mais en décentrant son privilège et en rétablissant la dignité et la fonction des langues majoritaires parlées par les Marocains. Le véritable développement ne peut pas être réalisé si le langage reste un outil d’exclusion. Jusqu’à ce que cela change, le français restera ce qu’il a depuis longtemps au Maroc: un outil d’hégémonie socio-économique déguisé en opportunité.